
En ma qualité de Président de la Commission de la communication de la Commission nationale des droits de l’homme, et en vertu des prérogatives et de l’immunité que me confère la loi organique n° 016/2017, et après avoir pris connaissance du communiqué publié par le Syndicat national des imams et des cheikhs des Mahadras au sujet du décès d’un élève de Mahadra dans des circonstances tragiques, il m’échoit de formuler les observations suivantes, afin d’éclairer l’opinion publique, de défendre la vérité et de préserver les droits des victimes, sans viser aucune institution ni remettre en cause quelque rôle scientifique ou historique que ce soit.
Premièrement : Aucune contradiction entre la place de la Mahadra et le principe de reddition de comptes
Nul ne conteste la place scientifique et historique de la mahadra dans la conscience collective mauritanienne, ni sa contribution profonde à la préservation du savoir et de l’identité. Toutefois, la reconnaissance de cette institution ne saurait impliquer son immunisation contre toute reddition de comptes.
La Mahadra, à l’instar de l’école et de l’hôpital, est un espace de prise en charge et de responsabilité ; toute personne qui place un enfant ou un adolescent sous sa tutelle assume l’entière responsabilité de sa sécurité physique et psychologique. Quelle que soit son importance, cette place ne confère aucune immunité morale ou juridique en cas de négligence ou de manquement portant atteinte au droit à la vie, droit humain suprême par excellence.
La véritable défense des Mahadras ne consiste pas à justifier l’erreur ni à éluder les faits, mais à ancrer des normes de protection, de prise en charge et de prévention, en garantissant avant tout la sécurité des élèves.
Deuxièmement : Le communiqué a éludé l’essence de l’affaire
Il est reproché au communiqué publié son absence totale de condamnation explicite de la négligence, au point que cela s’apparente, a minima, à une forme de complicité par le silence. Il n’a pas abordé de manière claire les questions fondamentales imposées par la gravité de la tragédie, notamment :
• les raisons du retard dans l’intervention médicale ;
• les circonstances de la non-information de la famille en temps opportun ;
• les motifs du maintien de l’élève dans une mahadra isolée sans prise en charge sanitaire adéquate ;
• l’identification des responsabilités directes et indirectes liées à la décision ou au manquement.
L’occultation de ces éléments essentiels confère au communiqué un caractère descriptif et justificatif, plutôt qu’une position éthique responsable à la hauteur de la gravité des faits.
Dans le meilleur des cas, il s’agit là d’un manquement grave, car le décès d’un adolescent dans de telles circonstances ne saurait être réduit à un « incident fortuit » ; il s’agit d’un échec de la prise en charge, d’un laxisme dans la protection des vies humaines, révélant une méconnaissance des exigences tant du droit que de la loi religieuse.
Troisièmement : Assimiler la négligence au « destin » est une contre-vérité inacceptable
Qualifier le décès par des formules suggérant le décret divin ou le martyre constitue une contre-vérité grave, incompatible avec les principes les plus élémentaires des droits de l’homme et avec les finalités mêmes de la Charia.
Le destin n’exonère ni du devoir de précaution ni de la responsabilité, et il est inadmissible d’instrumentaliser le discours religieux pour couvrir des faits de négligence humaine potentielle ou pour justifier un manquement, voire un acte répréhensible, passible de poursuites.
Quatrièmement : L’élève est le maillon le plus vulnérable, et son droit prime
L’un des aspects les plus préoccupants du communiqué réside dans l’accent prolongé mis sur la protection des cheikhs et des encadrants, au détriment de toute référence explicite :
• au droit de l’élève à des soins de santé ;
• à son droit de communiquer avec sa famille ;
• à son droit à la protection durant la période où il se trouve sous une tutelle éducative.
Cela traduit un grave déséquilibre dans l’ordre des priorités, en contradiction tant avec les valeurs religieuses qui sanctifient la vie humaine qu’avec les normes des droits de l’homme plaçant la protection des groupes vulnérables au sommet des obligations.
Cinquièmement : La diabolisation des critiques, une intimidation intellectuelle inacceptable
Le fait de qualifier les voix ayant refusé le silence face à cette tragédie de termes outranciers tels que « rebut des réseaux sociaux » ou « appendices des laïcs » constitue une intimidation intellectuelle et médiatique inacceptable. Une telle posture vise manifestement à confisquer la légitimité religieuse, à faire taire toute voix critique réclamant justice et à criminaliser l’exigence de reddition de comptes, au lieu de débattre des faits et d’y répondre avec rigueur et responsabilité.
Sixièmement : L’enquête n’est pas une mise en cause
Toute enquête judiciaire ou administrative indépendante et transparente ne saurait être considérée comme une mise en cause des Mahadras ni du syndicat ; elle constitue au contraire un mécanisme fondamental de l’État de droit, et une garantie essentielle pour prévenir la répétition des tragédies et préserver la dignité des institutions avant celle des individus.
En revanche, menacer de s’opposer ou de confronter ne peut être compris que comme une prétention implicite à l’infaillibilité et une invocation d’une immunité illusoire contre la reddition de comptes, traduisant un rejet préalable du principe de responsabilité. Une telle position ne sert ni les Mahadras, ni leurs responsables, ni la société ; elle leur porte préjudice à tous et sape la confiance dans leurs rôles et leur fonction éthique.
En ma qualité de Président de la Commission de la communication de la Commission nationale des droits de l’homme :
• j’affirme, sans équivoque, l’impérieuse nécessité d’ouvrir une enquête indépendante, sérieuse et transparente, permettant d’établir toute la vérité sans sélection ni dissimulation ;
• j’insiste sur la détermination précise des responsabilités, sur des bases individuelles et institutionnelles, sans généralisation abusive ni diffamation arbitraire ;
• je demande la mise en cause et la sanction de toute personne dont la responsabilité sera légalement établie dans le décès de la victime, que ce soit par acte direct, par négligence, par omission ou par abstention fautive ;
• j’appelle à l’instauration de mécanismes clairs, stricts et contraignants pour la protection des élèves des mahadras, en particulier dans les zones éloignées, afin de garantir leur droit à la vie, aux soins et à la sécurité, et d’éviter la répétition de telles tragédies.
Les droits de l’homme ne sont pas divisibles,
le droit à la vie ne souffre ni interprétation ni marchandage,
et la dignité des institutions ne se préserve que par la justice et la reddition de comptes.
Dieu est garant de l’intention.
Aly Mohamed Ould Ebnou
Président de la Sous-Commission de la communication
de la Commission nationale des droits de l’homme








